L’intensité : que veut dire “c’était intense” ?
Un jour, à la fin d’une session, une élève m’a posé une question que j’aurais dû me poser bien plus tôt : « Ça veut dire quoi, intense ? »
La question paraît simple. Presque naïve. Et pourtant, dès qu’on tente d’y répondre sérieusement, le langage se dérobe. Parce que le mot est partout : “c’était intense.”
Le mot a pris une place étrange dans le langage contemporain. Il sert à valider une expérience. À dire qu’elle n’a pas été anodine. Qu’elle a traversé quelque chose : le corps, l’affect, la mémoire, la perception. Mais il dit aussi notre embarras. Nous sentons très bien qu’il s’est passé quelque chose, et nous n’avons plus le vocabulaire assez fin pour le décrire.
J’ai demandé à ma communauté ce que le mot voulait dire pour elle. Trois réponses sont revenues : présence + une force centrée sur un objectif précis + une forme de saturation émotionnelle.
Trois réponses très différentes. Et pourtant, toutes trois touchent juste.
Ce qui rend le mot si fascinant, c’est qu’il flotte entre plusieurs registres sans jamais se fixer tout à fait. L’intensité peut désigner une concentration, une montée, un débordement ?, une densité, une qualité de présence, une surcharge ?, une netteté. Elle peut être euphorique ou écrasante. Elle peut être joyeuse, sexuelle, mystique, physique, sociale, violente ?, silencieuse. On parle de l’intensité d’une couleur, d’un son, d’un regard, d’un rapport humain, d’un engagement, d’un état de conscience. On parle de l’intensité d’une basse, d’une lumière, d’une peine, d’une présence.
Le problème n’est donc pas que le mot soit vague : c’est qu’il est trop riche pour être réduit à une seule définition. C’est parti !
Le mot : de la physique à l’expérience
À l’origine, intense n’est pas un mot psychologique. Il vient du latin intensus, dérivé de intendere, qui renvoie à l’idée d’étirer, tendre, porter vers, pousser, raidir. Les dictionnaires d’étymologie font remonter le terme à cette famille d’idées : le tendu, le serré, le high-strung, le strained, le tightly drawn. Autrement dit, l’intensité est d’abord une affaire de tension et de concentration.
En physique, le mot garde cette clarté. L’intensité désigne la grandeur d’un phénomène : intensité lumineuse, sonore, électrique. Il s’agit toujours, d’une manière ou d’une autre, de savoir combien il y a de phénomène, quelle force il atteint, à quel degré il agit. Le mot suppose donc dès le départ une idée de mesure, de niveau, de degré. C’est une question de variation, pas seulement de qualité.
Quand le mot bascule dans le champ humain, il ne perd pas cette structure. Dire qu’une expérience est intense, c’est dire qu’elle n’est pas seulement agréable ou désagréable, belle ou laide, facile ou difficile. C’est dire qu’elle est chargée. Qu’il s’y concentre plus de présence, plus d’affect, plus d’énergie, plus de tension que dans l’ordinaire.
Il faut d’ailleurs distinguer ici intense et intensité.
Intense est un adjectif. Il qualifie une chose, un moment, un regard, un état.
L’intensité est le phénomène lui-même : la grandeur, le gradient, la densité variable que l’on cherche à nommer.
Autrement dit : intense est une attribution.
L’intensité est une hypothèse sur ce qui se joue.
Intensité, tension, intimité : des voisins, mais pas des synonymes
Le mot intensité est très proche de tension. L’étymologie elle-même y conduit : l’intensité n’est pas l’abandon mou, elle est toujours une forme de mise sous tension. Un phénomène intense n’est pas seulement fort ; il est tenu, concentré, orienté, maintenu. La musique techno connaît cela parfaitement : ce qui fait l’intensité d’un son n’est pas seulement son volume, mais sa capacité à tenir une tension, à la moduler, à la prolonger, à la relâcher au bon moment.
Mais il faut aussi distinguer intensité et intimité. Une expérience peut être intime sans être intense ; elle peut être intense sans être intime. L’intimité concerne la proximité, le degré d’ouverture ou de retrait de l’expérience, le fait qu’elle touche au noyau personnel ou relationnel. L’intensité, elle, concerne la densité de présence et de force. Un silence partagé peut être intime et intense. Une rave peut être intense sans être intime. Une couleur rouge saturée peut être intense sans rien avoir d’intime.
On pourrait dire ainsi :
la tension décrit la structure d’un phénomène,
l’intensité son degré de charge,
l’intimité sa proximité.
Et ce n’est pas la même chose.
Quant à ens, l’être en latin, il ne faut pas fabriquer de fausse étymologie. Le mot intensité ne vient pas d’ens. Mais on peut entendre, poétiquement, dans sa matière sonore, quelque chose qui résonne avec l’être mis en tension, la présence resserrée, comme si l’intensité était ce moment où l’existence se contracte et se condense.
Ce que l’intensité n’est pas
Pour comprendre ce qu’est l’intensité, il faut aussi regarder ce qui lui fait face.
Son contraire n’est pas simplement le calme. Le calme peut être intense.
Le contraire de l’intensité, c’est plutôt une forme de dilution. Une expérience dispersée. Faiblement engagée. Sans tension. Une expérience où l’attention glisse, où le corps est à moitié là, où rien ne se concentre vraiment.
Sur le plan sensoriel, c’est un son en arrière-plan, une musique qu’on n’écoute pas vraiment, une couleur délavée. Sur le plan émotionnel, ce n’est pas forcément l’absence d’émotion, mais une émotion faible, diffuse, peu incarnée. Sur le plan énergétique, c’est une forme de flottement : pas de tension, pas de direction, pas de densité.
Autrement dit, là où l’intensité concentre, son contraire disperse. Là où l’intensité engage, son contraire laisse à distance. Ce n’est pas moins d’expérience. C’est une expérience moins habitée.
Ce que disent les philosophes : variation, puissance, excès
S’il y a un philosophe pour qui l’intensité est centrale, c’est Gilles Deleuze. Dans Différence et répétition, l’intensité n’est pas un simple effet secondaire de l’expérience ; elle est l’un de ses moteurs. Chez Deleuze, l’intensité caractérise la rencontre, le choc, la différence qui déclenche le “penser”. L’intensité n’est pas le décor affectif d’une expérience ; elle en est l’énergie différentielle. L’intensité n’est pas “ce que je ressens” après coup. C’est ce qui met l’expérience en mouvement.
Bataille déplace la question. Dans L’Expérience intérieure, il s’intéresse à des moments où l’expérience ne se contente plus d’augmenter ou de diminuer, mais où elle approche une limite. Ce qui l’intéresse, ce ne sont pas seulement des émotions fortes, mais des expériences où les structures ordinaires de l’expérience — le langage, la continuité du sujet, les repères rationnels — commencent à vaciller. Ce que Bataille appelle “expérience” ne désigne pas une accumulation de vécu, mais une mise en jeu. Cette mise en jeu peut prendre des formes très différentes : extase, angoisse, érotisme, dépense, vertige. Ce qui les relie, ce n’est pas leur contenu émotionnel. C’est leur position : au bord. L’intensité, dans cette perspective, n’est donc pas seulement ce qui est “plus fort”. Elle est ce qui met en tension les limites mêmes de l’expérience. Et c’est là qu’une distinction cruciale apparaît : l’intensité n’est pas forcément l’excès.
L’excès déborde. L’intensité concentre. L’excès peut casser la forme. L’intensité peut au contraire la rendre plus nette.
Une couleur très saturée est intense sans être chaotique. Une musique peut être intense parce qu’elle est construite, tenue, orientée. Une présence humaine peut être intense non parce qu’elle explose, mais parce qu’elle concentre toute l’attention dans une manière d’être là.
Pourquoi notre époque parle autant d’intensité
Si le mot “intense” est partout, c’est qu’il répond à une expérience collective. Hartmut Rosa, dans Resonance, propose une lecture particulièrement éclairante : nos sociétés accélèrent sans cesse les rythmes de vie, les échanges, les sollicitations, mais cette accélération ne garantit pas une relation vivante au monde. Rosa oppose à l’aliénation une forme de résonance : des moments où quelque chose répond, touche, transforme, met en relation.
On pourrait dire que l’intensité, aujourd’hui, devient le nom commun de cette aspiration à la résonance.
Quand le quotidien se remplit mais s’aplatit, quand tout circule mais que peu de choses nous atteignent vraiment, l’intensité devient la preuve qu’il s’est passé quelque chose de plus que la simple consommation d’un moment. Dire “c’était intense”, c’est souvent dire : je n’étais pas anesthésié.
C’est aussi pour cela que l’intensité est devenue une valeur culturelle dans des milieux très différents : musique électronique, développement personnel, sexualité, militantisme, performance sportive, pratiques contemplatives. Partout, il s’agit moins de chercher du “fort” que de chercher du vécu.
L’intensité comme phénomène social : la rave, l’effervescence, la foule
Durkheim fournit ici un outil conceptuel précieux. Avec l’effervescence collective, il décrit ces moments où un groupe rassemblé produit une énergie émotionnelle et symbolique qui dépasse chacun de ses membres et renforce l’unité sociale. L’intensité n’est plus seulement individuelle ; elle est générée par la forme collective elle-même.
Une rave est un cas presque scolaire de cette logique. La répétition rythmique, la densité des corps, le volume, l’obscurité, les flashs, la durée, la synchronisation des mouvements, tout cela crée une configuration où l’expérience individuelle est saisie par une énergie plus vaste. L’intensité n’est pas seulement “dans la musique” ; elle est dans l’agencement entre sons, espace, corps, attentes, fatigue, collectif.
La musique techno, en particulier, connaît une forme d’intensité très spécifique. Elle ne la produit pas par multiplication infinie d’événements. L’intensité d’une ligne de basse ou d’un kick n’est pas une simple question de volume ; c’est une question de manière dont le temps est sculpté, dont l’attention est occupée, dont l’attente est tenue. La techno ne produit pas seulement un pic. Elle produit une architecture de l’intensité.
Le corps : ce que les sciences peuvent décrire — et ce qu’elles ne peuvent pas épuiser
Dans les sciences de l’émotion, l’intensité n’est pas toujours nommée ainsi, mais elle est souvent approchée à travers la notion d’arousal, c’est-à-dire le niveau d’activation physiologique. Les modèles contemporains distinguent couramment la valence — agréable ou désagréable — et l’arousal — plus ou moins activé.
Cette distinction permet de comprendre qu’une expérience intense n’est pas nécessairement agréable, et qu’une expérience agréable n’est pas nécessairement intense. Une expérience peut être très intense et très agréable : euphorie, extase, absorption musicale. Elle peut être très intense et très désagréable : angoisse, panique, douleur. Elle peut être faiblement intense et agréable : apaisement, détente. Ou faiblement intense et désagréable : ennui, lassitude.
L’intensité ne se confond pas avec la valence. Elle correspond au niveau de charge ou d’activation du système.
C’est dans ce sens que des outils comme le SAM (Self-Assessment Manikin) tentent de mesurer les réponses émotionnelles selon plusieurs dimensions. Et c’est aussi ce qui explique pourquoi l’on peut, au moins partiellement, commencer à “mesurer” l’intensité : par la fréquence cardiaque, la conductance de la peau, certaines réponses hormonales ou dopaminergiques, les auto-évaluations subjectives d’arousal, l’attention captée, la mémorisation, le caractère absorbant d’une expérience.
Dans la musique, la dopamine joue un rôle documenté dans l’expérience de récompense musicale. Des travaux publiés dans PNAS* ont montré que la modulation pharmacologique de la dopamine modifie dans les deux sens la récompense ressentie à l’écoute musicale, ce qui suggère un rôle causal du système dopaminergique dans le plaisir musical.
Mais il faut être prudent : une expérience intense n’est pas réductible à sa biologie. Le corps s’active, oui. Le système nerveux participe, évidemment. Mais la même activation peut être vécue comme euphorie, peur, extase, concentration ou saturation selon le contexte, le sens, le cadre social et la qualité d’attention.
Ce que les sciences décrivent comme activation, l’expérience humaine le vit comme densité, présence, tension, parfois débordement, parfois clarté. Et c’est précisément dans cet écart — entre mesure et vécu — que la notion d’intensité conserve toute sa richesse.
*PNAS = Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America. C’est une revue scientifique internationale très reconnue, publiée par la National Academy of Sciences américaine.
Peut-on évaluer l’intensité ?
On peut évaluer l’intensité physique d’une lumière, d’un son, d’une couleur. En optique comme en acoustique, l’intensité renvoie à la force, à la saturation, à la charge du phénomène. Une couleur intense est une couleur saturée, tendue, presque compacte. Une musique intense n’est pas nécessairement rapide ou forte ; elle est une musique dont l’énergie perceptive est élevée, dont la tension tient, dont la présence s’impose.
Pour l’expérience humaine, l’évaluation est plus difficile, mais pas impossible. On peut penser l’intensité en termes de :
densité perceptive → l’expérience occupe-t-elle tout le champ ?
niveau d’activation → le système nerveux est-il hautement mobilisé ?
durée de rémanence → l’expérience continue-t-elle d’agir après coup ?
force de présence → étais-je vraiment là ?
degré de transformation → cela a-t-il déplacé quelque chose en moi ?
tenue de l’attention → étais-je dispersé ou saisi ?
On peut aussi guider l’intensité. C’est même ce que font beaucoup de pratiques, consciemment ou non. Une bonne scénographie guide l’intensité. Une montée de set guide l’intensité. Une session de breathwork guide l’intensité. Une méditation guide l’intensité en la révélant ou en la contenant. Guider l’intensité, ce n’est pas seulement “mettre plus fort”. C’est doser la tension, l’attention, la respiration, l’exposition, la répétition, la sécurité, le rythme. C’est comprendre qu’il existe des gradients.
Intensité, profondeur, excès, PASSION, FUSION : ne pas tout confondre
L’excès déborde. La profondeur densifie. L’intensité concentre.
On peut être dans l’excès sans rien rencontrer d’autre qu’un emballement. On peut aller en profondeur dans un silence presque imperceptible. On peut vivre une intensité très grande dans un espace extrêmement contenu. C’est aussi pour cela que les réponses de notre sondage sont si intéressantes : “présence” pointe vers la qualité de conscience, “force centrée” pointe vers la direction et la cohérence,“saturation émotionnelle” pointe vers le risque de débordement. Les trois ensemble dessinent une cartographie plus juste que n’importe quelle définition unique.
Dans les relations humaines, l’intensité est souvent confondue avec la passion ou avec la fusion. Mais ce sont des choses différentes. La passion peut être intense, mais elle peut aussi être instable, dépendante, débordante. La fusion, elle, efface les frontières.
L’intensité, au sens le plus juste, ne fait ni l’un ni l’autre. Elle n’efface pas, ne déborde pas nécessairement : elle renforce la présence.
On peut être intensément avec quelqu’un sans se perdre. On peut être intensément engagé sans être emporté. L’intensité n’est pas une perte de soi. C’est une qualité de présence à soi et à l’autre.
L’intensité peut-elle être calme ?
Oui, l’intensité peut être calme. Un silence peut être intense, un regard immobile, une méditation aussi. Parce que l’intensité ne dépend pas du mouvement. Elle dépend de la densité de présence.
Il existe des intensités bruyantes, silencieuses, explosives. Et des intensités extrêmement stables. Ce qui les relie n’est pas leur forme. C’est leur degré d’engagement dans l’expérience.
L’intensité est-elle un état, une qualité… ou un processus ?
On parle souvent de l’intensité comme d’un point.
Mais en réalité, c’est une dynamique. L’intensité n’est pas seulement ce qui est vécu, c’est aussi ce qui se construit dans le temps. L’intensité n’est pas un état en soi. C’est une qualité d’un état. On ne “vit pas dans l’intensité”. On vit un état — joie, peur, concentration, présence — avec un certain degré d’intensité. Mais cette qualité peut devenir si dominante qu’elle donne l’impression d’un état à part entière.
C’est pour cela qu’on parle d’un “moment intense” comme si c’était une catégorie. En réalité, c’est une modulation.
Cette distinction permet aussi d’éviter une confusion fréquente avec ce que Mihaly Csikszentmihalyi a appelé le flow. Le flow désigne un état d’engagement optimal dans une activité : attention totalement mobilisée, fusion relative entre action et conscience, transformation de la perception du temps, diminution de la réflexivité. C’est un état de grande absorption, parfois très agréable, parfois très efficace. Mais le flow n’est pas l’intensité.
Le flow décrit une qualité d’engagement fluide et équilibrée. L’intensité décrit un degré de charge dans l’expérience.
Les deux peuvent se rejoindre, bien sûr. On peut vivre une expérience très intense dans un état de flow. Mais ils ne sont pas superposables. Il peut y avoir du flow sans intensité marquée, dans une activité stable, précise, sans grande montée affective. Et il peut y avoir de l’intensité sans flow, dans des moments de surcharge, de tension, d’angoisse ou de rupture.
Le flow décrit la forme de l’engagement. L’intensité, la densité de l’expérience.
Existe-t-il une courbe d’intensité ?
En psychologie et neurosciences, on parle de niveau d’activation (arousal), de courbe de stimulation optimale, de dynamique d’engagement attentionnel. La référence la plus simple est la loi de Yerkes-Dodson : trop peu d’activation mène à l’ennui et à la dispersion ; une activation modérée favorise l’engagement ; trop d’activation conduit au stress et à la saturation.
Mais cette courbe reste incomplète pour décrire l’expérience vécue. Elle raisonne d’abord en termes de performance. Pas en termes de densité de présence. Si l’on se place du point de vue sensoriel, émotionnel et conscient, on peut proposer une progression plus fine.
Il existe d’abord des états de faible intensité : attention dispersée, faible engagement corporel, stimulation faible ou fragmentée, peu de mémorisation. C’est le régime de beaucoup de moments ordinaires.
Puis vient une phase d’activation. Le corps commence à répondre, l’attention se fixe, une légère montée énergétique apparaît. On entre dans l’expérience.
Vient ensuite la concentration. Les distractions diminuent, la perception devient plus nette, l’attention se stabilise. L’expérience devient tenue.
C’est à partir de là que commence ce que l’on appelle généralement “intense” : une phase d’intensification où la densité sensorielle augmente, où le corps et le mental s’alignent, où la perception s’amplifie et l’émotion prend davantage de place.
Au-dessus, il y a une zone de haute intensité. La charge augmente encore, l’émotion devient plus marquée, le corps fortement engagé, la perception parfois saturée. Mais l’ensemble reste traversable. C’est une intensité forte, mais encore intégrable.
Puis vient un seuil plus fragile, une intensité critique, où la régulation devient instable, le recul diminue, le risque de débordement apparaît. On entre là dans une zone limite.
Enfin, l’extrême correspond au moment où l’expérience dépasse les capacités d’intégration. Il n’y a plus de tenue, plus de cadre, plus de recul. Ce n’est plus de l’intensité. C’est une rupture.
Intensité, extrême, borderline : où se situe la limite ?
Dans le langage courant, on parle d’intensité comme si elle impliquait une expérience devant frôler la limite. Mais l’intensité n’est pas l’extrême. L’extrême désigne un point de rupture : un seuil où l’expérience devient difficilement soutenable, parfois déstructurante.
Entre les deux existe une zone plus ambiguë, souvent désignée de manière floue comme borderline — non pas ici au sens clinique strict, mais dans un usage courant. Une zone où l’expérience est très chargée, la régulation plus fragile, les limites moins claires.
On pourrait représenter ces trois registres ainsi :
intensité : expérience dense, engagée, contenue ;
borderline : expérience instable, difficile à réguler ;
extrême : expérience qui déborde les capacités d’intégration.
La confusion vient du fait que notre culture valorise souvent ce qui déborde, comme si l’intensité devait prouver sa valeur par la perte de contrôle.
Alors que, dans sa forme la plus juste, l’intensité est précisément ce qui ne déborde pas.
Pour qualifier une expérience “extrême”, on parle plutôt de quelque chose de violent, d’insoutenable, de trop. Le mot “intense” se situe en réalité dans une zone très précise : celle où l’expérience est pleinement engagée sans être rompue.
Et après l’intensité ?
Après l’intensité, plusieurs choses peuvent arriver :
une retombée brutale : fatigue, vide, décharge. C’est fréquent après l’excès.
une simple dissipation : retour progressif à un état neutre, perte de la charge, expérience sans véritable intégration.
une intégration : compréhension, transformation, modification du regard ou du comportement.
une stabilisation : maintien d’une intensité plus basse, mais constante ; présence durable ; état calme mais engagé.
On pourrait alors imaginer que ce qui fait la qualité d’une expérience n’est pas seulement son intensité maximale. C’est aussi la manière dont elle est tenue, traversée et intégrée.
L’intensité n’est pas le but.
Le vrai enjeu est de savoir y entrer, la traverser, ne pas s’y perdre, et savoir l’intégrer et la stabiliser.
Intensité et pleine conscience : un paradoxe utile
On associe souvent la pleine conscience à l’apaisement, la régulation, la neutralité. En réalité, beaucoup de pratiques contemplatives révèlent une autre forme d’intensité : non pas stimulée, mais mise à nu.
Quand on retire le bruit, les notifications, les stimulations, les conversations, les écrans, il n’y a pas moins d’expérience. Il y en a souvent davantage. Les sensations deviennent plus fines, les pensées plus visibles, les émotions moins évitables.
Le silence n’est pas l’absence d’intensité. Il en est parfois la révélation.
C’est là que les pratiques comme les Méditations Électroniques deviennent intéressantes : elles ne cherchent ni l’intensité comme choc, ni la méditation comme anesthésie douce. Elles cherchent un point très particulier où l’intensité est contenue, structurée, rendue praticable. La techno, ici, ne sert pas à fuir l’expérience. Elle sert à lui donner une forme. Elle occupe une partie du mental, canalise l’attention, engage le corps, amortit sans effacer.
La techno : choc ou intensité ?
La musique techno offre un terrain particulièrement éclairant pour observer ces distinctions.
Elle est souvent associée à l’intensité. Et à juste titre. Mais pas toujours pour les raisons que l’on croit. Contrairement à une idée répandue, la techno ne produit pas l’intensité par accumulation ou par saturation. Elle la construit par structure. Par répétition. Par tenue. Par gestion de la tension dans le temps.
Un set ne cherche pas à être constamment plus fort. Il cherche à maintenir une attention, à densifier une perception, à engager le corps sans rompre l’équilibre. C’est cette capacité à soutenir une expérience dans la durée qui produit l’intensité.
Or, une autre esthétique s’est imposée plus largement ces derniers temps : celle de la hard techno. Une esthétique plus rapide, plus frontale, plus chargée.
Son succès est souvent interprété comme une recherche d’intensité. Mais il faut être précis. Ce que cette esthétique produit, ce n’est pas toujours de l’intensité. C’est souvent du choc : stimulation immédiate, montée rapide, impact fort.
Mais le choc n’est pas l’intensité. Le choc capte l’attention, agit comme un pic, peut saturer très vite. Alors que l’intensité tient l’attention, se déploie dans la durée et crée une profondeur.
Une musique rapide, dense, agressive peut donner une impression d’intensité. Mais si elle ne laisse pas d’espace à l’attention, si elle ne construit pas de tension, si elle ne permet pas une traversée, elle reste au niveau de l’impact. Elle stimule, mais elle n’engage pas nécessairement. C’est une intensité apparente, mais pas une intensité vécue.
À l’inverse, une techno minimale, lente, répétitive, peut générer une intensité beaucoup plus profonde. Parce qu’elle laisse le temps à l’attention de se stabiliser. Au corps de s’engager. À la perception de se transformer. Elle ne force pas l’intensité. Elle la rend possible.
Le succès actuel des formes les plus rapides et les plus dures dit sans doute quelque chose de notre époque : une recherche d’impact immédiat, une difficulté à soutenir l’attention dans la durée, une confusion entre stimulation et engagement.
Mais il révèle aussi, en creux, ce qui fait la nature réelle de l’intensité : non pas ce qui frappe, mais ce qui soutient une présence.
Et c’est peut-être là que la techno, dans sa forme la plus maîtrisée, rejoint certaines pratiques méditatives : non pas dans une recherche d’apaisement, mais dans une compréhension très précise de ce que signifie tenir une expérience sans la rompre.
Alors, qu’est-ce que veut dire « intense » ?
Après tous ces détours, il faut quand même répondre. On pourrait dire, au plus juste, qu’une expérience est intense lorsqu’elle produit :
une augmentation de présence,
une densification de la perception,
une concentration de l’énergie psychique ou corporelle,
une réduction de la distance entre soi et ce qui est vécu.
L’intensité est le moment où quelque chose est davantage là : le monde, le corps, la musique, la douleur, le désir, l’attention, le groupe, le silence. Ce n’est pas nécessairement agréable, extrême, ou en excès. C’est une expérience sous tension, mais tenue. Chargée, mais pas forcément débordée. Dense, parfois jusqu’au vertige, mais sans jamais tomber.
Et peut-être qu’au fond, c’est pour cela que le mot revient si souvent. Parce qu’il dit quelque chose que notre époque cherche désespérément à retrouver : non pas seulement des sensations fortes, mais des moments où l’on n’est plus à moitié absent à sa propre vie.
Peut-être que la confusion autour du mot vient de là.
On a appris à associer l’intensité à l’excès, à la vitesse, au débordement, à la passion.
Alors que, dans sa forme la plus juste, l’intensité est presque l’inverse. Pas de débordement, pas de dispersion, pas de spectacle. L’intensité concentre, engage totalement, précise.
Et peut-être que ce que l’on cherche, en parlant d’intensité,
ce n’est pas de vivre plus fort. C’est de vivre plus pleinement.